J'ai Perdu Mon Modjo

J’ai perdu mon Modjo.

Pas perdu comme on perd ses clés, que l’on aurait posées un peu n’importe où sans le savoir, dépassée par les évènements de la journée. Non !

Plutôt perdu comme l’on perd un pote avec lequel on discutait en se faufilant dans une foule surexcitée pour s’extasier de ce qui y allait nous arriver, et dont on se rend soudainement compte de son absence lorsqu’on se retourne juste comme ça pour l’admirer.

Voilà, c'est ça. Il était là à mes côtés, puis l’instant d’après, il ne l’était plus.

Hop ! Évaporé !

En un instant. L’instant d’une brise d'air frais, d’un claquement de doigts, d’une respiration, de dire ouf, de poser les pieds, de se retourner ... hop !

Là, plus là !

Tout simplement comme ça.

Et, du coup, voilà, j’ai perdu mon Modjo.

Alors j’ai essayé de le retrouver.

J’ai essayé…

M’assoir sur les bancs en regardant les gens passer, les écouter parler, les voir s’agiter, qui sait, peut-être qu’en me voyant plantée là, toute seule, il reviendrait ? Revenir plusieurs fois sur mes pas, car peut-être qu'en fait c’était lui qui m’attendait, là, et non l'inverse ? Changer mon fusil d'épaule, peut-être que c'était ce qu'il attendait ? Regarder plus intensément les fleurs, les couleurs, les matières, les textures, et les sentir, les toucher pour m’en imprégner ; peut-être que dans cette exploration sensorielle, il s’y dissimulait ? J’ai pris le temps de contempler les ombres, de les voir évoluer et de sentir le temps couler sans vouloir y interférer ; peut-être que là, dans cette fragilité, il s’y dessinait ? Me remettre devant les mots, stylo à la main ou doigts tapotant, cherchant l’envie, espérant le voir noircir cette page blanche ; qui sait, peut-être qu’il allait s’y mêler ?

Mais… rien !

Je ne l’ai pas retrouvé.

Et pourtant…

J’ai même essayé d’écouter le vent, pour voir s’il y chantait. Admiré mon reflet, au cas où il allait lui aussi s’y poser. Fait défiler tout un tas d’images, de photos, de scènes pour voir si je l’y reconnaissais dans ce brouhaha de créativité. J’ai défait, puis refait toutes mes armoires histoire de lui laisser un peu plus de place, d’espace pour qu'il puisse respirer. Je suis remontée dans tous mes vieux dossiers, à la recherche d’une piste, d’un indice laissé. J’ai écouté tout un tas d’enquêtes pour être capable un jour d’investiguer. J’ai lu, plein, beaucoup, de tout, de rien pour voir quel message caché il aurait bien pu me glisser entre les lignes. Et puis, je me suis dit qu’il fallait peut-être courir, vite, de plus en plus vite, pour tenter de le rattraper, mais je me suis juste blessée. Alors, j’ai fini par faire semblant d’abandonner, ne voulant pas lui donner l’impression d’être une dépendante acharnée; le lâcher prise, vous savez... ! Puis j’ai pris le pli de tout faire plus lentement, plus doucement, pour surtout ne pas passer à côté les jours compliqués, sait-on jamais. J’ai même essayé d’innover, de composer, de me renouveler pour le motiver à revenir créer à mes cotés. J'ai fait les choses à l'envers, je me suis levée en changeant de pied pour devenir plus surprenante que jamais tout en priant la divinité Créativité. J’ai même pleuré pour lui montrer que tout était vrai, qu’il y avait matière à travailler, et pus j’ai souris aussi, ne voulant pas de trop l’effrayer. Façon, il avait bien le droit de faire ce qu’il voulait, c'est ça la liberté. Alors, je me suis mise à philosopher, pour l’inviter à revenir dés qu'il le voudrait, avec plus de légèreté, ou de gravité, peu importe, j’étais décidée, déterminée à accepter l'impermanence et même à la revendiquer. Et puis, je me suis mise à danser, ou à remuer, c’est selon, c’est fonction, je vous laisse imaginer, c’était la mission séduction, dé-cadencée, ce n’était pas vraiment plaisant à regarder. J'ai hésité aussi, longtemps, ai tergiversé, dénié, tourné en rond et ai finalement réussi à mieux respirer avant de vous en parler... J'ai laissé des portes ouvertes, j'en ai refermé d'autres, et me suis à peine inquiétée des fenêtres; de toute manière, lui aussi avait les clés. J'ai même demandé à Madame le Chat si elle l’avait chassé, puis à Monsieur le Chien s’il l’avait croqué, eux qui d'habitude ne savent que câliner, ça aurait été bête d'oser trop longtemps les soupçonner, et j'ai continué de les caresser. En balade dans les champs, j'ai même espéré au possible, et ai continuer de rêver. Rêver de le retrouver.

Mais rien, rien n’y a fait !

J’ai essayé vous voyez, j'ai essayé.

Parce que, ce que je voulais moi, c’était créer, créer, et ne jamais m’arrêter de créer.

Mais, il a bien fallu finalement se résigner, accepter….

Alors voilà, j’ai perdu mon Modjo, un jour lambda, où je pensais qu’il était à mes côtés.

Un deux trois, et hop, il n'était déjà plus là ...

Texte : Mars 2021

Photo : 02.07.20