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Écume et Volupté

L'Air.

L'air marin….

Chargé, de puissance et de douceur, de rafales d’énergies et de caresses d’apaisement.

Un besoin incontrôlable de retrouver cette sérénité réconfortante, de me perdre parmi les éléments déchainés.

Malgré un avis de tempête lancé pour tout le weekend sur les côtes du Nord, je suis arrivée un samedi midi au Cap Gris Nez, sous des bourrasques de vent interminables.

Ce besoin, de reprendre la route, de rencontrer les éléments, fut plus fort que moi.

Plus fort que les conditions, plus fort que les avis, plus fort que les risques, ou que le besoin d’organisation.

Il fût plus fort que tout.

Partir.

Partir pour juste partir.

Une nouvelle fois.

Partir sans grande aventure, sans but précis, mais partir pour m’abandonner, juste pour quelques jours.

Partir pour découvrir un ailleurs pas si lointain. Pour un moment au contact de la nature et de ses éléments. Pour se mêler à celle-ci, m'oublier et la sentir dans tous ses états, ses états de vie.

M’oublier pour sentir.

Sentir mon cœur battre au rythme de la mer, sentir mon sang pulser au rythme des vagues, me sentir légère, vulnérable face au vent, telle une poupée de chiffon insignifiante face aux éléments.

Retrouver ce cœur d’enfant, incrédule, béat devant tant d’émerveillement, admirer la puissance des vagues, la légèreté du sable, la fragilité de la végétation, la souveraineté de la nature.

Me retrouver au cœur de ces impétueux sursauts de vie, perdre la notion du temps devant sa beauté et sa fugacité, son intempérance brutale et pourtant pardonnable.

Toutes ces envies, étaient plus forte que moi.

Plus fortes que tout…

Alors, j’ai pris la route sous un coup de tête, sans y être préparée.

​Aimer ces choix précipités.

Les savourer…

Il se cache en eux une partie de nos désirs, une partie du sel de notre vie, de nos besoins viscéraux de liberté qui ne demandent qu’à s’exprimer, une partie de cet instinct primaire de découverte et d’aventure que l’humain détient inscrit bien profondément en lui…

L’écouter…

Se l’avouer…

Y céder.

Lorsque la tentation y est trop grande… Cher Wilde, je vous ai écouté.

Reprendre le contact avec la spontanéité de mes envies.

Remettre en question la puissance de cette ambivalence faite de désirs et d'autocensures, de pression sociétale et de profond besoin de liberté.

Partir…

Que cherche-je ? Que fuis-je ? Que vais-je trouver là où je m’abandonnerai ? Quels sont mes vœux ?

Je veux être confrontée à la force du renoncement, à la douceur du lâcher prise, à la surprise de l’abandon.

Pour quoi faire ?

Pourquoi, « faire » ? Dans une société où le « faire » rivalise de plus en plus avec le « paraître », au même titre que le « avoir », tant désemparant qu’affligeant, il n’y aura pas de « faire ».

Mon « faire » consistera à « être ».

Être...

En plus de l’abandon du soi et des structures complexes qui le définissent socialement et sociétalement parlant, ces quelques jours seront aussi l’occasion pour moi de méditer sur ma relation au temps.

Le temps, ce qu’il est, ce qu’on en fait, ce qu’on en subit.

Je n’aurai pour notion du « temps qui passe » que les heures que je passerai dans le logement, en dehors, les heures ne furent que poussières.

Dans le logement, l’humidité fut mon talon d’Achille.

Son ressenti peut rapidement me faire passer les minutes pour des heures, et les heures pour une éternité qui me parait insurmontable ; physiquement, nerveusement, sensitivement…

Dans ce logement trop grand pour une seule personne, j’aurai les vêtements qui colleront au corps telle une seconde peau, un peu trop large, un peu trop flasque, un peu trop gluante.

Ces draps frais, visqueux, ne se réchaufferont pas, ne me réchaufferont pas.

Ma propre peau, sera constamment froide, moite, pégueuse, et il faudra sans cesse la couvrir pour éviter qu’elle me refroidisse jusqu’à la moelle.

Ah cette moelle, qui aurait pourtant bien besoin de chaleur réconfortante, de tiédeur délassante, de virevoltants feux ardents!

Les minutes seront des heures lancinantes, que je compterai, en enchainant les boissons chaudes pour me réchauffer de l’intérieur.

M’emmitoufler de toutes les couches de vêtements possibles, pousser tous les radiateurs à fond, prendre sur moi de jour comme de nuit et trembler, de froid, de nerfs, et de fatigue.

Chaque moment de nudité sera une violente claque froide, lorsque la chair de poule m’électrocutera tout le corps, sous les draps, sous la douche, le matin au réveil, le soir au coucher, la nuit…

Frigide Antre, voulant me faire fuir, m'éjecter… dehors …

Chaque jour, le logement me mettra en garde ; « reste prudente la tempête est bien présente ! »

Dehors, la tempête explosera tous les jours.

Les battants de la porte vitrée claqueront sous le vent, j’entendrai ses joints se coller et se décoller continuellement, le volet de la porte d’entrée tremblera furieusement le rythme du vent comme pour m’indiquer la puissance de son souffle.

La Tempête...

Voir la tempête, la contempler, telle une insignifiante témoin.

La voir vivre, et la vivre de l’intérieur, faire partie d’elle, tous les jours, plusieurs heures durant.

Je veux mêler mes tumultes aux siens, sentir ses airs, profiter de ses manières, percevoir ses états, d’âme, de vie, de fougue, d’être !

Son air, de cet Mer du Nord.

Je veux le sentir à travers mes narines, gonfler mes poumons, influencer mon rythme cardiaque, bercer mon sang et apaiser mon pouls.

Je veux laisser mon cœur battre au rythme des vagues des heures durant, jouissif vas-et-viens chargés de multiples plaisirs salés, pulsions de sensations entremêlées, partagées, endiablées...

Insatiable de vibrations, d'émotions, de dévotion à ces vagues…

Ces Vagues…

Je veux les entendre chanter, me raconter ces histoires qu’elles m’apportent de toutes parts, d'au-delà de l'horizon, dans le fracas de leur rencontre tumultueuse avec les rochers.

Chaque rencontre est une histoire, que j’imagine passionnée, colérique, surexcitée, enragée.

Les ressacs s’enchainent et se répondent dans une cohue désorganisée, exaltée, effrénée.

Déchaînée, la Mer viendra baiser ses rochers avec une ardeur illimitée.

Parfois, il y aura des histoires plus douces et tendres, de fausses sagesses frôlant la pudeur.

Des murmures au vent, des ondes attrayantes, des chants envoûtants.

Il y aura des caresses sensuelles des vagues sur le sable, dans le crépitement de leur sens, laissant après leur rencontre un tapis d’écumes volants au vent.

Légère mousse iodée qui détiendra en elle tous leurs fragiles petits secrets, telles des confidences d'oreilles.

Il y aura des contacts qui se cherchent et d’autres qui se loupent, de trop près, de trop loin, de cette timidité d’aborder.

D’une Mer roulant sur elle-même, qui se fera et défera de son manteau argenté, encouragée par les impulsions de son maitre Vent, auquel elle se mêlera de plus en plus intensément, de plus en plus langoureusement.

Elle dansera sans cesse pour le Venteux, pour le Sableux, pour le Rocailleux, et pour les Cieux.

Il y aura aussi parfois des histoires de Marée Trompeuse, se servant habilement de ses houles hypnotiques pour piéger ces rivages bien trop sages dans ses filets salés, laissant derrière son passage juste quelques cristaux d’argent, preuves de son obsédante attention pour la beauté des lieux.

Des lieux... au-delà du temps.

Il n’y aura pas de temps….

Juste des histoires, des moments, fugaces, intenses, puissants. Des passions déchirantes, des intimités bouleversantes que me racontera cette Mer, auxquelles j’assisterai, fascinée.

Je veux me fondre en Elle, sentir son Sel sur ma peau, admirer son écume, laisser les embruns me caresser, savourer cet abandon, me livrer au Vent, danser avec le Sable pendant que mon regard se perdra amoureusement dans cet horizon à la recherche d’un imperceptible inaccessible.

Il y aura de flamboyantes déclarations du Soleil à la Lune, qui se perdra dans son propre reflet salé, avant que la nuit de vienne jalousement s’en emparer.

De ces Couchers en toute volupté, parés de multiples teintes passant du rouge au carmin au violet, invitant chacun à la sensualité la plus acidulée, à en faire rougir les plus luxurieux des libidineux.

Il y aura aussi des berceuses que la pudique Lune chantera aux Étoiles, profitant de la momentanée accalmie du Ciel pour pouvoir enfin s’exprimer…

Elle lui parlera d'amour et de nostalgie, pour ces moments d'abandon et de sérénité partagés.

Bercée par la mélodie des vagues, elle embrasera ce Ciel paternel.

Ce Ciel…

Paisible, limpide, parsemé, dérangé, enragé.

Parfois jaloux que la Mer puisse jubiler aussi loin de lui, sans que leurs deux fluides ne puissent se toucher, il se figera, se pâlira d’envies, et tirera le lourd rideau blanc qui ne laissera plus rien deviner de lui.

Et pourtant, à force de ténacité, il arrivera à la toucher, à la faire vibrer, à la faire virevolter.

Sous sa compagnie, une succession de fougueux moments.

Moments assumés, moments assurés.

De doux moments.

Tumultueux moments.

Surprenants moments.

Des tableaux mouvants continuellement…